Sentence-Deuxième partie

Trois mois auparavant.

Ce ne sera pas comme si je ne l’avais pas cherché.

Ce matin, en ouvrant le courrier, au milieu des pubs de supermarchés, de pizzas en livraison à aller chercher soi-même, des prospectus offrant des réductions insensées sur les salles de sport, glorifiant le corps, et mettant en avant une superbe fille aux formes excitantes pour motiver, des bouts de papier découpés à la main proposant les services de gourous, voyants, marabouts qui garantissent le retour de l’être aimé, le désenvoutement, et le tout en treize jours, satisfait ou remboursé (sous conditions), j’ai reçu une lettre de mon employeur. L’enveloppe standard, du même format et avec le même logo que celles que j’ai vu passer pendant des années au bureau, contenait une convocation pour un entretien préalable à mon licenciement.

Une fois chez moi, les clés posées sur la table, le reste du courrier resté en bas dans la boite aux lettres, ma casquette plate jetée sur le canapé, une fois la lettre lue, je me suis senti défaillir. Pour la première fois de ma vie, j’ai perdu le contrôle. Mes jambes ont lâché. Je me suis retrouvé parterre. C’est douloureux. J’étais affolé, je regardais partout, comme si ma culpabilité était révélée et que les murs dissimulaient des témoins de mon désarroi, de mon comportement automatiquement fautif, et qu’ils allaient le répéter.

J’ai fermé à double tour la porte de mon appartement, ai fermé les volets roulants dans leur grincement habituel, et me suis glissé sous la couette, dans mon lit, avec pour seule lumière une lampe de chevet bon marché que j’ai prise avec moi sous les draps pour relire cette lettre et tenter de comprendre comment ils ont pu comprendre. Je l’ai lue une dizaine de fois d’affilée, les lèvres pincées, comme pour empêcher mes dents d’avancer. Sans respirer. La lampe de chevet tout contre ma joue. Je me suis brûlé. Au fur et à mesure que je relisais la lettre, je la comprenais de moins en moins. Jusqu’à ne plus parvenir à lire le moindre mot. J’avais les yeux embués, je commençais à avoir du mal à respirer dans mon abri de fortune. D’un coup, j’ai renversé la couette, éteint la lampe, l’ai laissé tomber de la table de nuit, et ai jeté un nouveau regard aux murs et aux meubles. Toujours personne mais cette même sensation d’être observé dans mes faits et gestes de coupable et de futur condamné. J’ai fini par m’endormir.

Une fois la première crise d’angoisse passée, et une grosse journée de sommeil dans l’estomac, aidé par une paire efficace de Lexomil, j’ai repris mes esprits pour un temps. Il me fallait voir quelqu’un.

Le rendez-vous était fixé dix jours plus tard, et la lettre mentionnait que je n’avais pas à me présenter au travail jusqu’à ce moment-là. J’étais donc en vacances.

La tête dans le coton à cause du bromazépam, la connexion entre cette lettre, mon futur renvoi, les éventuelles et probables conséquences désastreuses qui allaient en découler et mon angoisse légitime ne se faisait pas. Je ne parvenais plus à ressentir quoi que ce soit. Je me contentais de tourner dans l’appartement, sans but, sans même voir ce que je regardais. Le temps s’écoulait, et c’est à peine au bout d’une journée que j’ai pris conscience de mon état. J’étais tellement loin de tout ce que je voulais vraiment. Au fond, j’ai toujours su pourquoi j’agissais comme je le faisais. Ce côté auto destructeur sous-jacent de mes tentatives de destruction des autres. Ce besoin compulsif d’utiliser les gens sans but et de les soumettre à ma volonté, de réduire la leur et de bousiller leur psyché.

J’ai pris du Lexomil pendant des mois. Des doses de cheval. Au bout d’une certaine période, les effets se modifient. J’oubliais toujours tout (c’est pourquoi j’ai toujours un calepin sur moi avec toutes les choses que je dois faire inscrites, tant pour le travail que pour moi), mais je dormais moins. Pour fermer les yeux, il fallait des doses plus fortes. Au bout de cette première journée, j’ai décidé d’arrêter. De faire face totalement. Au cours de ma première nuit après la réception de cette maudite lettre, sans médicament. J’ai connu ma première crise de convulsions. Je me suis soudainement mis à trembler sous la couette. Sans pouvoir m’arrêter, sans décider des mouvements de mon corps. Les convulsions se sont accentuées, provoquant une douleur de plus en plus intense. Je ne pouvais plus respirer. La crise a duré plusieurs minutes. Je sentais mes joues en feu, ma gorge prise, les yeux exorbités. Je sentais mes doigts et mes orteils crispés, mes genoux qui claquaient l’un contre l’autre, je bavais sur l’oreiller, je grognais. J’ai cru mourir. Ça n’en finissait pas. La sueur coulait de mon front sur mes yeux qui clignaient frénétiquement, facilitant le trajet de cette eau salée sous mes paupières. Mon abdomen s’écrasait, mes côtés étaient compressées. Le coussin et le matelas suintaient. Le sommier grinçait en rythme avec mes dents. Je me suis cogné la tête contre le mur en crépis. D’un seul coup, tout s’est arrêté. Le temps s’est suspendu. Seule la chaleur augmentant me rappelait à la réalité. J’étais immobile, désarticulé, le visage trempé de ma salive, de ma sueur et du sang que mon crâne répandait à cause d’un mouvement trop violent contre le mur. J’ai repris mon souffle. La douleur a peu à peu fait place à des fourmis dans tous les membres de mon corps. Mon pantalon était mouillé.

Apparemment, on appelle ce genre de crises des crises d’épilepsie secondaire. Ces crises traduisent l’expression de la souffrance cérébrale. Si vous voulez un conseil ou deux, lisez ceci : tout le monde souffre. C’est un conseil qu’il est bon de retenir. Du coup, un second conseil : n’arrêtez jamais les BZD subitement. Vous savez que vous souffrez, pourquoi vous faire encore plus de mal ?

Le réveil affichait qu’il ferait encore nuit pour quelques heures. J’ai capitulé en reprenant un Lexomil. De quoi me calmer jusqu’à ce que le soleil daigne se lever, et que je puisse vivre.

La pastille fondait sur ma langue et ce sentiment annonciateur d’instants meilleurs me ravissait suffisamment pour qu’un sourire se dessine sur ma figure décomposée. C’était le moment. Il était là.

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