Cinq jours de vacances

Cinq jours de vacances.

Je vis ma vie comme je l’entends. Je suis heureux et détendu. J’ai travaillé pendant plus de sept mois sans un seul jour pour me reposer, voir du pays, penser à autre chose. Le boulot, rien que le boulot, toujours le boulot. C’est un nouveau travail, ça prend du temps. Il faut s’acclimater, découvrir les tâches et s’y habituer, apprendre l’agenda, découvrir les collègues, commencer à les comprendre, s’adapter à leur rythme de travail.

On partage, le temps de pauses, une clope ou un café, on se découvre, on échange de petits moments. Juliette est mariée à un gendarme. La moitié des femmes de cette ville semblent mariées à des gendarmes, à cause de la caserne. Elle fume dix clopes par jour et attend la ménopause avec méfiance. Marie-Pierre revient de vacances et ne rêve que d’y retourner, et entre temps, elle fixe sa montre, ou l’horloge de son écran, entre deux clients.

L’immeuble entier n’est composé que de femmes. Ou presque. Roland, qui porte bien son nom, est un grand timide maladroit et gaffeur, un peu fainéant aux dires de ses collègues, mais débonnaire de ce que j’ai constaté (pas de l’avis de tout le monde). Jocelyne est arrivée en même temps que moi, et se donne presque autant dans son travail que moi. Elle accumule les longues journées, mais alterne. Elle a adopté une technique particulière : son bureau, constamment fermé, elle coupe le téléphone et transfère à sa secrétaire ses appels même importants.

Au cours de ces échanges, on choisit son camp. Henriette est une pipelette et elle a ses humeurs. Elle aime bien tout savoir, alors il faut faire attention à ce qu’on dit en sa présence.

Ismaël est pédé. Il ne se sent pas vraiment homme ou légitime aux yeux des autres et ressent un grand complexe d’infériorité professionnelle. Pour nous rappeler qu’il est l’un des chefs, il exerce son pouvoir avec force et méchanceté.

Mes journées sont longues, d’amplitude moyenne de onze ou douze heures. Par rapport à la coutume américaine, on serait tenté de dire que c’est peu, tant ils aiment à se vanter de bosser quatorze à seize heures par jour. Ils arrivent au boulot alors qu’il fait encore nuit, levés dès six heures, et ils rentrent sans avoir vu le soleil. Et ils aiment ça. Et nous devrions faire comme eux. Mais c’est difficile. En attendant d’y arriver, je me plais à bosser plus que les autres. Je me sens valorisé. Le travail, c’est notre contribution à ce monde en perpétuel mouvement. Tout le monde travaille de plus en plus et de plus en plus longtemps et tout se barre en couille à la vitesse de la lumière.

Je crois que j’ai besoin de faire un break. Ma tête éclate tous les jours, sans parler de mon dos. Et pas de Xanax pour faire passer ça.

J’ai posé trois jours. Trois jours de vacances et tout le monde me voit comme le plus grand des flemmards, un chanceux élu. Et moi, je me vois déjà les doigts de pied en éventail dans un transat avec une diabolo grenadine et une pipe, sous un soleil de plomb, au bord d’une piscine, palmiers, serviettes roses, gamins qui crient, sueur et seins qui pointent vers le ciel.

Nous sommes en février, il fait moins de dix degrés dehors. J’ai rattrapé toute ma paperasse en retard, celle qui s’ajoute à celle vraiment en retard. Les tas sont sur la table de la salle à manger. Les uns à côté des autres comme autant d’institutions qui tiennent à savoir où je suis, avec qui, comment, en plusieurs exemplaires. Je fume un joint en rangeant. Il s’est passé une demi journée.

Cinq jours. Dix demi journées. Il ne faut pas perdre de temps. Je vais courir, prendre le soleil qui pointe. Faire les courses pour la semaine. Je rentre, j’ai oublié le lait. Je fais mes courses au supermarché en sortie de ville, parce que c’est moins cher et plus pratique, on y achète tout. Je me perds dans les rayons, je regarde les têtes de gondole, j’achète des pâtes en promo alors que j’en ai quatre kilos chez moi. Et j’ai oublié ce foutu lait. Je ressors la voiture, en prenant soin de ne pas la racler sur les murs, en dépit de l’étroitesse de ce garage. Je roule vite pour ne pas perdre trop de mes vacances.

J’installe mon ordinateur, je vérifie mes mails, et deux du boulot, je regarde les informations, ma montre, je tourne dans l’appartement. Lance une lessive. Puis une autre. Et encore une, et j’en prévois une autre pour demain. Il y a du linge partout, je dois slalomer entre les tas humides et les étendoirs.

Quatre jours de vacances. Rendez-vous chez le médecin. Mal au dos. Elle ne sait pas me guérir, elle me propose des anti inflammatoires, au cas où je sois venu la voir pour rien. Je vérifie mes mails. Et ceux de la boite du boulot.

Ma copine prépare un concours, pour un job sous payé et où les responsabilités sont écrasantes. Je la vois l’après midi. J’ai passé la matinée à glander sur Internet. Les manchots sont bleus à cause de leurs plumes, dont les composants ne laissent pas passer toute la lumière. Internet.

Je regarde une série. Californication. Où comment faire du vieux avec du neuf.

Elle arrive. Elle a les traits tirés, est fatiguée, tendue. Elle râle, on s’engueule. Se réconcilie. Je vérifie mes mails. Et ceux de la boite du boulot. Elle a ses règles. On va se promener, on fait un tour en voiture, passe par l’autoroute, arrive au lac. Il y a du monde. On marche vite pour s’éloigner, et puis on fait demi tour, reprend l’autoroute, va visiter les villages alentour, et on rentre. On mange devant une série. On termine, fait la vaisselle, regarde un autre épisode et va se coucher. Je dors mal à cause de mon dos, et elle est allergique. Elle se lève tôt le lendemain, pour réviser.

Elle s’en va à midi. Me laissant trois jours et demi encore. Je dois détapisser mon bureau. Avancer dans l’aménagement de mon appartement. Mon chez moi. Je vais acheter un produit. Je récupère une spatule pour racler.

Je répare mon ordinateur, qui n’arrête pas de planter, et puis finalement, il est trop tard pour détapisser. Je le ferai demain. Je vérifie mes mails. Et ceux de la boite du boulot.

Deux jours. Je commence à me rappeler que le boulot, c’est bientôt. Je me sens comme un dimanche soir.

Un jour. On est dimanche soir depuis hier matin. Je vérifie mes mails perso et ceux du boulot. Juste au cas où.

J’hésite. A quelle dois-je aller me coucher pour être en forme demain, pour la reprise. Une longue reprise. Est-ce que je vais me lever tôt, retourner voir le docteur et lui montrer que la radio que j’ai passée ne montre rien, comme je l’imaginais ?

Je suis de plus en plus tendu. Agressif. Le mal de tête opère son retour.

Il me tarde d’être de nouveau en vacances.

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  1. Mais t’es homophobe en plus 😮

    • Autant j’ai trouvé une de tes réponses à l’autre texte hyper classe (sans sarcasme), autant là je ne te suis pas…

  2. « Ismaël est pédé. Ce n’est pas vraiment un homme aux yeux de tous. Alors pour nous le rappeler, il exerce son pouvoir de chef avec force et méchanceté. »

    C’est pas du tout idiot ni caricatural.

    Baby, we were born this way. Bisou sur ton gland.

  3. Rofl, raccourci, caricature, écriture malheureuse, je le concède bien volontiers.
    J’aurais du écrire « il ne se sent pas homme aux yeux des autres et ressent un grand complexe d’infériorité professionnelle. Pour nous rappeler qu’il est l’un des chefs, il exerce son pouvoir avec force et méchanceté », mais même là, ce n’est pas satisfaisant. Ok.

    mais pas homophobe pour autant, non, pas d’accord.

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